Chao Praya




Chao Praya, éd. Apogée,
coll. La Rivière échappée, 2007.
Postface de Benoît Conort.







Postface de Benoît Conort : Aller vers

Voilà. Vous venez d’achever la lecture de Chao Praya. Vous avez quitté cette plage de mots, sur cette ultime phrase, mise entre parenthèses : (On s’est perdus.)
Perdus mais où ? Dans la lecture même, perdu le fil ? Égarés par l’apparence d’errance calculée que l’écriture de Sereine Berlottier met en scène ? Et qui s’est perdu ? les personnages (s’il y en a), ou vous lecteur ?
Autant de questions que soulève cette fin (qui, du même coup, n’est pas, ou plus, une fin, mais bien le commencement d’une rumination) et auxquelles je ne répondrai pas ici.
A chacun de donner sa réponse… A chacun de dresser le bilan de sa lecture, de laisser la poésie résonner en lui, d’en couver les échos, pour qu’elle raisonne en fin, puisque c’est elle qui nous raisonne.
Qu’est-ce qui, dans cette écriture, requiert au point de mener son lecteur de la première ligne à la dernière ? Question que l’on doit se poser à chaque fois que se présente à nous un nouveau livre, de surcroît lorsqu’il s’agit d’un premier livre de poésie.

Il y a les pages d’abord, telles qu’elles se présentent à l’œil, et que traverse le poème…
Pages qui semblent autonomes les unes par rapport aux autres, avec leur dispositif systématique de deux blocs typographiques (liés par des relations diverses d’opposition ou complémentarité, en longueur, sens, typographie, etc ), l’un en haut, l‘autre en bas, séparés par un troisième bloc, de blanc celui-là, moins absence, ou trou au cœur de la page, que ce qui, délimitant deux moments de lecture, assure la transition (visuelle, temporelle) entre les deux et les situe en « dialogue », « répliques ».
Si bien qu’on ne saurait parler, malgré l’aspect « fragmenté » de chaque page, de fragments… Un livre pour un seul poème, continu. Le dispositif spatial, qui donne à voir le poème, sur la page, comme tout au long du livre, est le premier élément de cette continuité.
Il en est d’autres qui, chacun à sa manière, font signes vers des lectures possibles.
Le premier est celui du personnage « principal ». : « S »… Représentation implicite, mais dépouillée (la syntaxe est brève, la phrase sèche, évitant le qualificatif), de l’auteur (son prénom commence par S) ; vidé aussi de toute logorrhée narcissique comme le roman contemporain nous en abreuve… S est à la troisième personne, objet indéfini, précisément flou, et non sujet de cette apparence de récit.
Le second est motivé par la « répétition » de certains motifs. J’en citerai deux, le « carnet japonais », et la « carte »… Ils dessinent, tous les deux à leur manière, un espace mental et scriptural… le premier renvoie à la forme de la notation plus ou moins longue (qui donne son allure à nombre de pages) comme au récit de voyage… Le second indique que l’errance n’est qu’apparente, que le récit suit un chemin qui, de ne pas être spécifié ( nous sommes, sans doute, quelque part en Asie), n’est est pas moins précis. Si la lecture nous installe dans une certaine « stabilité » (par les répétitions lexicales, la quasi constante de la forme-page) Chao Praya ne s’offre pourtant qu’à travers la pratique d’une incertitude généralisée…
Et n’est-ce pas un des sens de la dernière partie du livre qui transforme le voyage « cartographié » en égarement dans une forêt imaginaire que l’on perçoit être celle-là où le petit poucet lui-même s’égare ?
Mais par son cheminement à travers elle, on sait qu’« à la fin » il trouve « son » chemin… On croit aller quelque part, et on arrive « ailleurs ».
Voyage réel, voyage intérieur, Chao Praya est une boussole qui n’a pas besoin de directions. Elle définit la poésie comme le cheminement même et non comme son but :
(On s’est perdus.)
Et rien n’est plus précieux.


Benoît Conort


Echos, lectures :

Jean-Marie Barnaud, Remue.net.
Gaspar Hons, Mensuel littéraire et poétique, Octobre 2007, n°353.
Florence Trocmé sur Poezibao
Dominique Quelen dans la revue CCP n° 15, avril 2008.





jeudi 20 août 2015, par Sereine Berlottier