Revoir (fragm. 7)

Bien sûr, on a tous écrit ces mots-là, un jour ou l’autre on l’a fait, un jour ou l’autre quelqu’un les a lus, et j’avais posé en équilibre sur le lit une loupe, j’avais photographié la fin de la lettre, c’était la seule chose à faire avant de déménager, pensais-je.

Tu ne sais plus, d’ailleurs tu ne t’en souviens pas. Cela t’a toujours paru étrange cette façon que j’avais de graver les choses dans la pierre, de vouloir encadrer les mots de sapin. Tu dirais sûrement que ce que tu as éprouvé ce jour-là c’est d’abord un immense soulagement de quitter mes filets de preuves, un immense soulagement de quitter mon récit.

Puisqu’il faut bien sortir de la grotte un jour, il faut bien quitter la prison. Alors on taille et on chauffe le pieu. On prépare les armes. On se cache sous les moutons, accroché à la laine, les doigts enfouis dans le gras, laine bouclée. Les moutons courent dans la lumière, on s’accroche sous leur ventre et on sort. Les doigts du monstre aveuglé palpent en vain l’échine des bêtes.

A quel moment renoncer à son propre nom ? Combien de temps ?

Tu serais là. Je serais venue te confier quelque chose. Ce serait grave et doux. J’aurais tout gravé à l’avance déjà. Ce ne serait pas du tout dans l’instant réel.

Ce serait forcément un peu décevant.

mardi 13 août 2013, par Sereine Berlottier