Revoir (fragm. 6)

Ouvre la bouche.

Que dirais-tu ?

Il fait nuit. J’aime cette phrase, j’aime la répéter, la sentir, j’aime tourner le visage vers cette nuit-là, de l’autre côté de la rue une silhouette en pull bleu pâle dans une chambre claire, tourner la tête et me demander s’il s’agit d’une enfant ou d’une jeune femme.

Un petit garçon brun entre dans la pièce.

J’aimerais que tu entendes la phrase. J’aimerais que tu lises la phrase et penses à l’instant : oui, chez moi aussi il fait nuit, j’aimerais que tu lèves la tête et souries.

Il fait nuit et il pleut. Les gouttelettes s’écrasent sur la vitre noire mais elles ne lavent rien.

Je ne peux pas m’arrêter.

Je ne m’arrête pas.

La fille en bleu secoue une grande couette. Sirène d’ambulance. Un enfant pleure, une femme crie « arrête ». La lampe dresse une couverture d’orange sur mes épaules.

Tu sourirais, évidemment, le marcheur parle dans sa tête, je te lisais les cahiers du danseur, Nijinski parlait avec l’arbre, il écrivait je suis un sentiment simple que tout le monde possède.

La vitre est sale. Quelque chose tape sur le trottoir. Un aspirateur au-dessus de ma tête. Tu serais là, face à moi, tu sourirais. Je dirais j’ai eu tort, ne ris pas, je t’en prie.

Viendras-tu ?

Tu étais étonné de recevoir un cadeau. Je t’ai regardé déchirer lentement l’enveloppe de papier kraft. Le cadre immense et la photographie encadrée en son centre, minuscule, tremblée, quelques mots photographiés à travers une loupe, je t’avais offert à ton propre aveu, pour dire la preuve d’avoir été là, un jour, au cœur du grand cadre de sapin clair.

samedi 20 juillet 2013, par Sereine Berlottier