#6 Puisqu’elle marchait vers nous

Carnet 2013

Comment avions-nous pu nous laisser distraire à ce point.
On s’occupait, on s’agitait. On essayait de vieilles chaussures et elle était là.
On bifurquait.
Comment avait-elle réussi une chose pareille ?
Avait-on tourné trop vite les pages du livre ?
Les cheveux de plus en plus fins, un peu de rouge sur ses lèvres pâles.
Joyeuse ?
Je ne sais pas.
Une inquiétude animale nous faisait dresser le museau en tous sens.
Avions-nous manqué d’un guetteur aux portes de la forêt ? D’un passeur sur la berge de la rivière ?
Avait-elle craché toute seule la pomme dont nous avions voulu la nourrir ?
Et pourquoi pas ?
Puisqu’elle marchait vers nous. Puisqu’elle avait réussi à fendre le verre.
Sans doute la pensée de ne pas avoir veillé comme nous l’aurions dû crispait-elle un peu nos mâchoires.
Comment ne soupçonnerait-elle pas ce que nous avions fait pendant son absence ?
Ce qu’elle verrait, marchant sur nos ombres.
Des post-it sous des tableaux, sur des meubles.
Un carton rempli de cintres et de vieilles plaques électriques rouillées.
Un sac de médicaments périmés.
Une feuille de papier accrochée près d’une fenêtre, prévenant qu’au moindre coup de vent.
TOUT S’OUVRIRA.
(Tout s’ouvrira.)
(Tout s’ouvrira.)
Pourtant nous enlevons nos chaussures.
Pourtant nous arrosons les fleurs.
Pourtant il nous arrive de reposer ce que nous prenons, de ne pas lire une lettre ouverte.
Quelles chaussures mettras-tu si ton placard est vide ?
Vois comme le dypladenia tend ses fleurs, te souviens-tu de la joie ?
Il n’y a plus rien à manger dans le frigidaire.
D’ailleurs les assiettes se font rares aussi.
La honte grésille sur nos lèvres closes.
Il reste des couvertures au fond des armoires, des mèches de cheveux cachées sous les draps.
Tout va si vite.
Et les murs se fendillent, de l’eau suinte des tuyaux rouillés.
On se demande parfois comment tout cela finit.

samedi 11 mai 2013, par Sereine Berlottier