Parcelles, 1

Fragments d’un cahier numéroté 20

Inauguration du cahier 20 à minuit vingt-trois.

Porte au revers de la couverture un code-barres et les chiffres 3329680795462.

Acheter les cahiers par deux, pour ne pas être prise de court, mais on le sera généralement.

Visage dans la peau de l’ordinateur : cernes marqués, plis sous le nez, un bouton sur le front.

Je pourrais faire semblant et, plus tard, ouvrir la porte.

A-t-il vu que j’avais coupé le pull ?

Que quelque chose m’enlève, que le téléphone sonne, que la plume attaque enfin de l’autre côté, et que de l’autre côté elle s’enfonce.

S’occuper, on serait une armée, on s’occuperait, on serait en zone occupée, ça nous occuperait.

Et l’enfant sur la tête pleure.

« Le trait de Twombly est inimitable (essayez de l’imiter : ce que vous ferez ne sera ni de lui ni de vous, ce sera : rien). Or, ce qui est inimitable, finalement, c’est le corps ; aucun discours, verbal ou plastique, ne peut réduire un corps à un autre corps. L’œuvre de Twombly donne à lire cette fatalité : mon corps ne sera jamais le tien. L’art de Twombly ne veut rien saisir, il se tient, il flotte, il dérive entre le désir qui subtilement anime la main et la politesse, qui est le congé discret donné à toute capture. »
Roland Barthes.

Le silence. La peur. Le Vampire passif. Ou bien lutter.

Construire soi-même le labyrinthe dont il faudra bien sortir. Etre cette sorte de rat.

Tourner la tête. Penser tu ne comprends pas. Lire comme. Attendre la nuit. Attendre que tombent les choses, cuves noires d’un jour mort.

Dans la métamorphose des matières simples, l’ordre des gestes, doigts dans le sucre.

Où serait caché le corps pour écrire. On ne sait pas. Il faut que la pâte repose. C’est la même impatience, le même gâchis.

A ta façon de respirer aussi on le voit, éboulement, cascade, tu ne pardonnes rien.

Rester là. Ne pas esquiver.

Si c’était ici le seul lieu, un lieu où ne pas écrire ?

« Dans un pareil moment, comment retrouver un point de vue poétique ? Et bien, il suffit de placer devant soi son sentiment, de reculer de quelques pas et de l’examiner avec calme comme s’il s’agissait de celui d’un autre. Le poète a le devoir de disséquer lui-même son propre cadavre et de rendre publics les résultats de son autopsie. Il y a, pour cela, divers moyens. Mais le plus simple est de résumer en dix-sept syllabes tout ce qu’on trouve à portée de sa main. Les dix-sept syllabes constituent la structure poétique la plus commode à maîtriser : on peut l’appliquer aisément en se lavant le visage, en allant aux toilettes, en prenant le train. La facilité de l’usage de ces dix-sept syllabes implique celle de devenir poète : il ne faut pas mépriser cette activité sous prétexte qu’elle est trop accessible et que la poésie exige une sorte d’initiation. Je pense que la commodité est bien au contraire une vertu qu’il convient de respecter. Supposons que l’on soit en colère : la colère prend aussitôt la forme de dix-sept syllabes. Sa transmutation en dix-sept syllabes en fait la colère d’un autre. Une même personne ne peut pas en même temps se mettre en colère et composer un haïku. On verse des larmes. On métamorphose ces larmes en dix-sept syllabes, les larmes de la colère vous ont déjà quitté et l’on se réjouit de savoir qu’on a été capable de pleurer. »
Natsume Sōseki, Oreiller d’herbes, trad. du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamuran Paris, Rivages, 1995.

mercredi 27 février 2013, par Sereine Berlottier