Citation

Susan Sontag, journal, volume II

Christian Bourgeois, 2013

Deux brefs extraits de ce journal, dont je lis le deuxième volume avec le même bonheur que celui que j’avais éprouvé découvrant le premier volume (Renaître), à sa publication en France il y a trois ans. Ici encore le sentiment d’être au cœur d’une conversation intérieure, dense, exigeante, énigmatique dans ses silences, ses suspensions.

Susan Sontag, Journal, volume II, 1964-1980, la conscience attelée à la chair, préface de David Rieff, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch, Christian Bourgeois, 2013.

Si l’extérieur correspondait à la vie intime des gens, nous n’aurions pas les « corps » qui sont les nôtres. La vie intérieure est trop complexe, trop variée, trop fluide. Nos corps en incarnent seulement une fraction. (Fondement légitime de l’angoisse paranoïaque sans fin sur ce qui se « cache » derrière les apparences.) S’ils avaient une vie intérieure dotée de l’énergie et de la complexité qu’ils possèdent aujourd’hui, les corps des gens devraient être faits de gaz – d’une matière gazeuse, mais aussi palpable que des nuages. Ensuite nos corps auraient la possibilité de se métamorphoser rapidement, de se dilater, de se contracter – une partie pourrait se détacher, nous pourrions nous fragmenter, fusionner, entrer en collision, nous accumuler, disparaître, nous matérialiser à nouveau, gonfler, nous disperser, épaissir, etc., etc. De fait, nous sommes engoncés dans une présence matérielle molle mais largement déterminée (en particulier en ce qui concerne la taille + la dimension + la forme) – presque totalement inadaptée aux processus qui deviennent alors des processus « intérieurs ».
pp. 260-261

(…)

Je ne me parle jamais à voix haute – je n’essaie jamais – et maintenant je comprends pourquoi je ne le fais pas. Je trouve cela très douloureux. Ensuite je sais vraiment que je suis seule.

C’est peut-être pour cela que j’écris – dans un journal. Cela paraît « juste ». Je sais que je suis seule, que je suis l’unique lectrice de ce que j’écris dans ces pages – mais le savoir ne me cause aucune souffrance, au contraire, je me sens d’autant plus forte, chaque fois que j’écris quelque chose. (D’où mon inquiétude l’an dernier – je me sentais terriblement affaiblie par le fait que j’étais incapable de tenir mon journal, que je n’en avais pas le désir, que j’étais bloquée, ou autre chose.) Je ne peux pas me parler à moi-même, mais je peux m’écrire à moi-même.

(Mais c’est parce que je juge possible qu’un jour quelqu’un que j’aime et qui m’aime lise ces journaux - + se sente même plus proche de moi ?)
p.288

mercredi 4 septembre 2013, par Sereine Berlottier