Nouvelle année : de l’utilité des bilans

Un extrait du journal d’Amiel

Où l’on s’interrogera sur la nécessité des bilans de fin d’année et des éventuelles listes de bonnes résolutions qui s’ensuivent.


Henri-Frédéric Amiel, Journal, 3 janvier 1866.

L’année 1865

Santé. Bonne au total. Il me semble même que ma tête et mes yeux se sont fortifiés.

Situation financière. S’est améliorée : j’ai fait des économies et n’ai dépensé que la moitié de mes recettes.

Occupations. Outre mes cours à l’Académie, dont je n’ai passablement remanié que celui de cet hiver, j’ai présidé la Société de chant du Conservatoire, terminé ma présidence de la section de Littérature de l’Institut genevois, donné des leçons à la pension M., lu les manuscrits d’Ed. Munier, fait quelques travaux de philologie française, écrit des articles à Berne et à Fribourg, et beaucoup lisotté sans but (philosophie, histoire, érudition, critique, etc.)

Qu’ai-je négligé ? 1. la lecture courante et la Société de lecture, où je n’ai pas été deux fois ; - 2. les cercles d’hommes de toute espèce ; - 3. la composition ; - 4. l’improvisation ; - 5. en un mot les choses utiles et nécessaires. C’est-à-dire que je me suis éparpillé dans les bagatelles, dispersé en futilités sans nom, tout à l’avantage des uns ou des autres, mais inutiles à mon œuvre, à mon avenir et même à mon présent. Aussi n’en reste-t-il pas pierre sur pierre.

Ai-je fait un progrès sur quelques points ? Peut-être. Ainsi, je crois avoir eu beaucoup moins d’heures saccagées par la mélancolie. Il me semble que je m’éloigne toujours plus de la médisance et de la méchanceté, que je connais mieux la vie, les caractères, la nature humaine, en un mot que j’ai quelque peu mûri en sagesse. Cela compense en partie l’engourdissement du talent, l’assoupissement de l’intelligence, la torpeur croissante de la volonté. »


Ces lignes sont extraites du beau volume Journaux intimes, de Madame de Staël à Pierre Loti, textes choisis, présentés et annotés par Michel Braud. Gallimard (Folio), 2012, pp. 283-284

lundi 28 janvier 2013, par Sereine Berlottier