Journaux d’écrivains

Alejandra Pizarnik | Journaux

(1959-1971), José Corti, 2010

"J’étais la source de la discordance, la maîtresse de la dissonance, la petite fille de l’âpre contrepoint. Je m’ouvrais et je me fermais dans un rythme animal très pur." [1]

Sur la couverture, c’est une jeune femme sage, brune aux cheveux courts, les sourcils levés dans un mouvement interrogatif.
La bouche, fermée, ne sourit pas.
Derrière elle, sur les étagères, les livres sont penchés, empilés, hirsutes.

Peu de temps avant son suicide en 1972, à l’âge de 36 ans, la poétesse argentine Alexandra Pizarnik avait confié à une amie – Ana Becciù, devenue son exécutrice testamentaire - son désir que soient plus tard publiés des extraits de son journal.

C’est une sélection de ces carnets couvrant ici la période 1959-1971 que les éditions Corti publient, dans une traduction d’Anne Picard. Le choix du corpus a été fait par Silvia Baron Supervielle, responsable de cette édition, à partir de l’édition publiée en Espagne par Ana Becciù.

Incipit, le 3 janvier 1971 : « J’ai laissé tomber la psychanalyse. Je ne sais pas pour combien de temps. Je vais très mal. »

Le 19 février : « Hier, j’ai déchiré quasiment une centaine de mes poèmes et de mes proses. J’ai été sidérée par mon absence de qualité poétique, par mes cris, mon exaspération. Il faut tout recommencer. »

Le lendemain : « Hier, j’ai écrit un poème qui ne m’a pas déplu. »

Qu’est-ce qu’écrire en aval et en amont du poème ?
De l’écriture même ?
Cet en-deçà de la course où le pied s’enfonce n’est-il pas l’élan de la course même ? Son refuge ?
Qu’est-ce que le chant de cette durée, sa constance, son épuisement ?
Qu’est-ce que la faiblesse de cette trace, son rayonnement ?
Qu’est-ce qu’écrire une date en haut d’une page ?
Qu’est-ce que choisir un cahier ?
Qu’est-ce que noter le nom d’un proche par une simple initiale ?
Qu’est-ce que se faire compagnie de cette manière ?
Qu’est-ce que promettre en ce lieu ? Revenir dénoncer les promesses qui ne seront pas tenues ?
Ecrire Je ?

Livre de plainte, d’affrontement, de travail. Journal d’un désespoir studieux : lectures nombreuses, notes critiques, articles, correspondances, et solitude, solitude encore.

L’attente étant peut-être ce travail même.

En tension avec les forces d’un moi divisé, vitalité et souffrances mêlées.

Equation vive, non posée, de la correction du poème comme une torture.

Désirant le roman, la prose et ses contes. D’une prose non fragmentée, comme s’il y avait là le mirage d’une continuité désirable, d’une totalité hors d’atteinte.

Le corps en biais, ses tensions, sa jouissance. Le mot « orgie », quelque part. Une sorte de silence.

Un tableau noir lui sert à corriger ses poèmes.

Beaucoup de noms au fil des pages : Silvina Ocampo, Julio Cortazar, Octavio Paz, Alberto Manguel…

Presque rien au sujet des prix, des bourses, comme si la reconnaissance ne laissait là aucune trace. Le lieu véritable pour une rencontre ? « J’ai fini les journaux de Kafka et à présent je me sens plus seule que jamais. » (10 juin 1969)

Le 13 février 1971 : « Apparemment, c’est la fin. Je veux mourir. Je le veux très sérieusement, c’est une vocation absolue. »

Parcours de lecture :

Ennui
« Je me demande parfois si mon énorme souffrance n’est pas une défense contre l’ennui. Quand je souffre, je ne m’ennuie pas, quand je souffre, je vis intensément et ma vie est intéressante, pleine d’émotions et de péripéties. En vérité, je ne vis que quand je souffre, c’est ma façon de vivre. » (24 décembre 1960)

Peur
« Le reste a lieu dans la peur, là où j’habite, dans un silence suspendu entre des toiles d’araignée et une mort précoce. » (1er mars 1961)

Attente
« Cette attente inénarrable, cette tension de tout l’être, cette vieille habitude d’attendre quelqu’un qui, je le sais, ne va pas venir. J’en mourrai, je mourrai de cette attente oxydée d’une poussière d’attente. Et lorsque je serai morte depuis déjà longtemps, je sais que mes os se dresseront encore : en attente : mes os seront comme des chiens fidèles infiniment tristes, cime de l’abandon. » (24 mars 1961)

Fête foraine
« Tout peut mourir et disparaître : derrière, il y a toujours les remplaçants, un peu comme dans les fêtes foraines, ces figurines qui s’abattent après chaque tir de carabine et qui sont immédiatement remplacées par d’autres, d’autres toujours et encore. Il n’y a donc rien qui oblige à vivre et rien qui n’y oblige pas. » (24 novembre 1960)

Au-dedans
« Ce qui est intérieur, sous-jacent, est toujours sinistre. Aujourd’hui, je me suis réveillée et je me suis répété une seule phrase : "il y a ici quelqu’un qui tremble". » (19 février 1968)

Un abri
« Un livre qui ressemblerait à une maison où je puisse entrer me réchauffer, me mettre à l’abri. Ça me fait peut-être du mal d’écrire ce journal, car ça me donne l’illusion d’une fausse facilité littéraire. » (27 septembre 1962)

Rime
« Je viens de comprendre aujourd’hui que la rime et la métrique ont un sens, car elles protègent de la terreur des grands espaces. » (21 octobre 1962)

Prose
« La prose, la prose. La prose m’obsède, le jour me déprime. Urgence à écrire en prose, pas dans une prose extraordinaire, mais dans cette simple, bonne et robuste prose qui m’est inaccessible, de façon si absolue que je la sacralise. Et à l’intérieur de la prose ? Que se passe-t-il à l’intérieur de la prose ? Il ne se passe rien. C’est pour ça que je ne peux pas écrire en prose. » (3 janvier 1964)

Des difficultés avec le - a -
« A l’hôpital Ste Anne.
– J’ai des difficultés avec le "a" - dit-il -, par exemple, je ne peux pas dire au revoir*.
– Mais au revoir* commence par le son "o" dit la phoniatre.
– Ah bon* ! dit-il. Alors au revoir*. »
* = En français dans le texte
(3 janvier 1964)

Récompenses
« Me voici donc devenue poète distinguée, récompensée et que l’on dit représentative de la poésie argentine. Rien de plus éloigné de moi pourtant que cette image absurde. » (23 septembre 1968)


Note du 20 janvier 2013 :
Lire aussi le bel hommage de Jacques Ancet à Alejandra Pizarnik, et ses présentations de L’enfer musical et du Cahier jaune, deux textes qu’il a traduits et qui viennent de paraître aux éditions Ypsilon.

mercredi 12 septembre 2012, par Sereine Berlottier (Date de rédaction antérieure : 15 novembre 2011).

Notes

[1] Alejandra Pizarnik, Œuvre poétique. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon, Actes Sud, 2005.