Impuissant et incomplet, chaotique et imparfait.

Extrait de Maîtres anciens, de Thomas Bernhard

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, comédie, Gallimard, 1991. (Folio). Traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs.

« Ce sont d’ailleurs les fragments qui nous donnent le plus grand plaisir, tout comme la vie nous donne le plus grand plaisir quand nous la regardons en tant que fragment, et combien le tout nous paraît horrifiant et nous paraît, au fond, la parfection achevée. C’est seulement si nous avons la chance, lorsque nous en abordons la lecture, de transformer quelque chose d’entier, de fini, oui, d’achevé en un fragment, que nous en retirons une grande et parfois la plus grande jouissance. Il y a déjà longtemps que notre époque, prise comme un tout, est devenue intenable, a-t-il dit, ce n’est que là où nous voyons le fragment qu’elle nous est supportable, a-t-il dit. Le tout et le parfait nous sont insupportables, a-t-il dit. » (p.36)

« En vérité nous n’aimons que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants. C’est la même chose pour tout, a dit Reger, de même nous ne nous attachons tout particulièrement à un être que parce qu’il est impuissant et incomplet, chaotique et imparfait. » (p. 38)


Note du 22 janvier 2013 :
A lire aussi, sur œuvres ouvertes, dans une nouvelle traduction de Laurent Margantin, le passage concernant la lecture fragmentaire, le feuilletage donc, qui précède de peu, dans Maîtres anciens , les lignes citées ci-dessus. Article découvert grâce à Florence Trocmé en son Flotoir, dont la méditation souple prolonge l’écho.

mardi 4 septembre 2012, par Sereine Berlottier